
Le 24 avril 2015 sort une bande dessinée pas comme les autres. Je veux dire, TRES particulière. Son auteur, Sylvain Savoia l'a conçue et dessinée sur l'Ile de Tromelin en 2008, pendant une des campagnes de fouilles à laquelle il a participé. L'île de Tromelin est une riante île française de l'océan Indien appartenant au poétique district des îles Éparses de l'océan Indien, rattachée aux Terres australes et antarctiques françaises, les TAAF. Have a look...
Depuis 2006, le Groupe de Recherche en Archéologie Navale y mène des campagnes de fouilles archéologiques, sous-marines et terrestres. Pourquoi ? Parce qu'il y a bien longtemps, quatre vingt esclaves rescapés d'un naufrage y ont été abandonnés. Pendant 15 ans. L'archéologie de la détresse.
"Parti de Bayonne le 17 novembre 1760, l’Utile, une flûte de la Compagnie française des Indes orientales, s’échoue le 31 juillet 1761 sur l’île de Sable (aujourd’hui Tromelin), un îlot désert de 1 km². Elle transporte des esclaves malgaches, achetés en fraude, et destinés à être vendus à l’île de France (l’actuelle île Maurice). L’équipage regagne Madagascar sur une embarcation de fortune, abandonnant quatre-vingts esclaves sur l’île avec trois mois de vivres et la promesse de venir les rechercher. Cette promesse ne fut pas tenue et ce n’est que le 29 novembre 1776, que l’enseigne de vaisseau de Tromelin, commandant la corvette La Dauphine, sauve les survivants : sept femmes et un bébé de huit mois." (présentation de l'éditeur)
Le cadre historique est celui de l'esclavage dans la France de Louis XV et de la « Compagnie perpétuelle des Indes ». Les Empires d'Occident, l'Angleterre, la Hollande, la France se tiraient la bourre sur les mers - beaucoup de bénéfices de l'import export en général, et de la traite des noirs en particulier. Tout ceci rapportait tellement d'argent aux rois, aux compagnies, aux armateurs, aux vendeurs, aux acheteurs, il y avait tellement de fraudes, qu'après la Compagnie des Indes orientales créée par Jean-Baptiste Colbert en 1664, la Compagnie perpétuelle des Indes fut également dissoute.
Ces esclaves abandonnés avec la promesse d'être bientôt sauvés ne l'ont pas été, parce que, officiellement, administrativement, ils n'existaient pas. Soixante Comtes de Monte Cristo. Noirs. Leur sauvetage et la connaissance de cette tragédie a fait à l'époque, en 1776, un tel scandale qu'elle a notablement influencé l'abbé Grégoire et les abolitionnistes, à l'orée de la Révolution française.
En 2009, l'archéologue malgache Bako Rasoarifetra, qui n'avait jamais entendu parler de cette histoire tant la mémoire de l'esclavage sur les terres qui en ont été victimes est tabou, a pu se joindre à la troisième campagne de fouilles :
«Imaginez-vous ces esclaves, raconte l’archéologue malgache, ils sont sous le coup de quatre chocs psychologiques. Libres, ils avaient été volés et réduits à l’esclavage ; puis ils ont échappé à la mort et à la noyade lors du naufrage ; ensuite, il leur a fallu survivre sur cette île déserte alors que probablement certains d’entre eux n’avaient jamais vécu près de la mer mais, sur les Hautes Terres Centrales de Madagascar ; abandonnés, ils se retrouvaient comme emprisonnés au milieu de l’océan, dans une attente interminable.»
Les découvertes des archéologues nous bouleversent. Ces hommes et femmes ont inventé une société nouvelle, une manière de construire, une manière de fabriquer, une manière de vivre ensemble, de manger, sur cet îlot épars, eux qui venaient des Hauts Plateaux.....«Pour les Malgaches, ne plus avoir d’activité, ne plus travailler c’est être mort. Et les fouilles ont prouvé que ces anciens esclaves avaient mis toutes leurs forces pour combattre et vivre à tout prix», analyse Bako Rasoarifetra. En se servant de ce qu'ils savaient faire : en se souvenant des constructions en pierre pour leurs morts, ils ont construit en pierre pour les vivants ; les femmes ont laissé pousser leur cheveux et les hommes leur ont fabriqué des pointes-déméloirs, en cuivre s'il vous plait...
«Nous, les femmes malgaches, avons pour tradition de séparer nos cheveux avec cet outil que les hommes nous offrent. Or les femmes esclaves avaient la tête rasée ; rendues à la liberté, elles ont donc laissé pousser leurs cheveux et les hommes leur ont confectionné cette pointe-déméloir. C’est, à mes yeux, un symbole ultime de liberté sur cette île loin de tout !»
«Il y a une réticence à parler de l’esclavage à Madagascar. Dans le cas des esclaves de Tromelin, c’est encore plus vrai car ce ne sont pas des andevos qui ont été vendus mais des "Noirs java", descendants malgaches d’Indonésiens provenant des Hauts-Plateaux. De plus, les organisateurs de ce trafic étaient eux-mêmes des habitants des Hautes Terres, ce qui veut dire que l’esclavage était sans doute plus pratiqué et répandu qu’on ne le croit», explique Max Guérout, le chef de mission.
...des descendants d'Indonésiens....
L'histoire n'épuise jamais la vilolence des hommes.
Sonia Grdovic, aux Urbains de Minuit
sources : http://www.slateafrique.com/
http://www.cnrseditions.fr/archeologie-prehistoire/7176-tromelin.html
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