
photo : Chantal Ackerman
Pour Prendre Congé, Monsieur,
Vous êtes venu dans ma maison atelier
un atelier du sujet, où l'identité se construit, crée, étudie, cherche,
déconstruit tout ce qui n'est pas strictement soi,
un atelier de l'individuation avec tous ses outils,
un atelier d'artiste en un mot.
Vous avez eu peur d'y « perdre votre identité ».
On ne perd pas son identité comme on perd ses clés.
L' individu est vivant, il évolue, renonce, apprend, s'adapte, son identité avec lui.
L'individu est plastique, comme les arts du même nom.
Vous dites que vous êtes mort, que c'est sans espoir pour vous.
Bon. Un mort n'ayant pas d'identité vous n'auriez rien à perdre.
Mais comme vous semblez tout de même y tenir, peut-être avez vous une fausse identité.
Peut-être confondez-vous fonction (fausse identité) et individualité (identité).
Ce n'est pas l' identité individuelle qui est en danger au contact du vivant,
c'est le fonctionnement. Vous ne pouvez pas fonctionner avec moi.
Poussée plus avant, une fausse identité qui ne fait qu'en changer en prenant celle d'un individu individué, celle-là est une imposture. Je n'irai donc pas plus loin, j'épargne un imposteur de plus au Landerneau, qui n'en manque pas.
Vous n'aimez pas mais vous avez besoin d'être aimé,
comme un tyran,
comme tous les petits enfants.
Les humains naissent prématurés.
Leur besoin d'être aimé ne s'épuise pas tant que l'individu n'arrive pas à maturité.
Question de vie ou de mort longtemps pour ceux qui restent tels qu'ils sont nés :
des êtres néoténiques.
Si c'est une explication ce n'est pas une excuse. L'humain est aussi doté de toutes les capacités physiologiques, psychiques et cognitives pour parvenir à sa maturité, même dans des environnements chaotiques.
Des femmes à leurrer, qui vous aiment parce qu'elles ont besoin d'être aimées,
ou juste d'espérer de l'être,
il y en aura toujours.
Elles constituent votre assurance vie de mâle dominant. C'est facile.
De ce que je connais de votre sexualité, c'est à dire votre aliénation aux corps des femmes strictement utilisés comme fonction, objets de chair vivante dominée à votre usage, ainsi que la puissance de votre pulsion à les réduire à cet état, je ne développerai rien car vous connaissez mieux que moi cette partie de votre perversion.
Du désaveu des spécificités de l'autre nait la négation de l'autre. L'autre n'existe pas, il n'y a pas de différence avec "moi " : pas d'altérité donc pas de sujet, donc pas d'amour. L'autre n'est jamais apréhendé que comme une somme de fonctions, par vous qui n'êtes que fonctionnement. L'origine de ce désaveu se trouve avec l'aide de l'(auto)analyse psy.
En quoi la multiplicité des femmes vous est-elle utile ? Qu'est ce qui se reproduit ? qu'est ce qui cherche à avoir lieu de nouveau ? qu'est ce que ça sert en vous ?
Quand vous verrez le scénario très honnêtement, avec ce pas de côté, et très précisément ce que vous y ressentez, alors d'autres scènes se superposeront, des scènes "primitives". Alors vous saurez pourquoi. Il faudra le parler. Il s'agit bien plus là de passage à la parole que de passage à la conscience. Seulement alors vous serez libre 1/de tout perpétuer en boucle, sans rien changer 2/de transcender en art donc de déplacer en partie ou totalement l'expérience dans la création 3/de cesser, donc de renoncer. Pour celui est en capacité de prendre soin de son âme, l'essentiel ne se situe pas dans la fonction ou le confort, mais dans la liberté. Tout le monde ne l'est pas, et le pervers moins que qui que ce soit.
Moi, je suis aujourd'hui au-delà de cet amour de vie ou de mort du petit enfant, ainsi que de ses stratégies pour survivre et jouir.
Il faut dire que j'ai fait la traversée et qu'elle a été sévère.
Je vous raconte la suite, après la répétition ? après vous et vos frères ?
On commence d'abord par inventer un autre rapport à l'autre. Bien obligé. Puisqu'on sait, et qu'on a décidé de vivre autrement, de désirer autrement. C'est effrayant au début. C'est très bizarre. C'est comme d'arriver sur une nouvelle terre , sauf que la nouvelle terre c'est soi-même. Plus de repères. Mais on sent qu'on est bien plus juste sans, qu'avec les vieux repères, toujours un peu utiles, mais plus adéquats.
On n'a rien à craindre et pourtant on y va prudemment, lentement (il faut dire qu'on n'est plus animé par le même moteur) en ouvrant grands les yeux et les oreilles, et en fermant un peu sa gueule. On fait. Des choses absolument nouvelles parce qu'elle se font dans un tout nouveau rapport à l'autre. De belles choses.
En affection, allégresse, et confiance.
Sonia Grdovic